Mercredi 24 avril 2013, J1 :

-      Vous allez-où ? me demande le receveur à la borne de péage de l’autoroute de Metz.

-      En Asie Centrale, à la frontière de la Chine.

-      Tout seul ? le regard obliquant sur le siège passager.

-      Ouais, tout seul !

-      Soyez prudent, prenez soin de vous et bon voyage ! surpris, avec un large sourire au milieu d’une tête sympa, le receveur n’en revient pas.

Enfin, après cinq mois de préparation et de laborieuses et démarches administratives pour obtenir tous les visas nécessaires, je mets le cap vers les pays en « Stan ». Le départ prévu à huit heures n’a lieu qu’à 13 heures. C’est le cœur gros et avec des larmes que j’ai de la peine à contenir que je quitte Nadine, ma femme chérie, pour une grande aventure en solo vers ces pays traversés par des « routes de la soie ».

Je quitte Fontaine-sous-Préaux et pars avec le soleil. Première étape à Beauvais où j’ai rendez-vous avec Stéphane pour lui remettre cartes et guides de la Corse où il sera en vacances cet été. La passation se fait sur le bord de la route, et c’est mon dernier au revoir ému à un ami.

J’emprunte la route nationale jusque Reims, puis l’autoroute de l’Est et m’arrête pour le premier bivouac sur une aire de services juste avant la frontière avec l’Allemagne.

 

Jeudi 25 avril, J2 : Choux-ma-kère le footeux.

Par un beau soleil, j’entre en Allemagne par Sarrebruck vers les 9 heures. Je rejoins Nuremberg par une autoroute hyper encombrée de camions et de voitures qui roulent à grande vitesse, puis vers les 20 heures Vilshofen, à la frontière de l’Autriche, où je trouve une agréable aire de stationnement pour camping-car aménagée à côté d’un petit port de plaisance en bordure du fleuve Donau. L’aire est occupée par deux camping-cars et c’est à côté de l’un deux que je me gare. Petite ballade sur le port pour me dégourdir les jambes et retour au camion pour consulter le parcours de demain. Ponfff ! assis sur la banquette de Léon, je sursaute au bruit, et me retourne pour découvrir devant le pare-brise un chleu à la tête de Schumacher, pas le pilote, non, mais le footeux, l’agresseur de Battiston à la coupe du monde 78, moustache et bouclettes de blondasse, bras levés et mains ouvertes en signe d’excuses d’avoir frappé Léon avec un ballon en jouant au foot avec ses gamins. Sur cet incident sans gravité, je continue à étudier mon parcours et décide de rejoindre l’Ukraine par la Slovaquie au lieu de la Hongrie, première entorse au parcours prévu.

 

bivouac à Vilshofen
bivouac à Vilshofen

Vendredi 26 avril, J3 : Léon le borgne.

Réveil à 7 heures, à 8h30 je sors pour le petit tour d’inspection de Léon, Schumacher est parti. Je vois le phare longue portée droit pencher en arrière et en voulant le redresser il me reste dans les mains, support cassé ! Merde, qu’est-ce qui lui est arrivé ? Pas bien costaud le phare ! Mais bon sang ! C’est Schumacher qui me l’a pêté hier soir au foot ! Après Battiston, voilà Léon amoché avec un « œil » en moins. Dorénavant, il faudra l’appeler Léon le borgne.

Je traverse l’Autriche en contournant Vienne par le nord. Ici, les paysages vallonnés n’ont rien à voir avec ceux du Tyrol, plus au sud et beaucoup plus spectaculaires. J’arrive en Slovaquie par Bratislava, sa capitale. Et comme toutes les grandes villes que l’on traverse vers les 17heures, je me retrouve dans les bouchons. Dès la ville moderne quittée, je traverse une banlieue aux immeubles qui me rappelle une présence soviétique pas si lointaine. Puis une campagne aux paysages plats et de nombreuses villes industrielles, sales et aux routes défoncées. Je longe un village de Roms, aux maisons délabrées, des hommes, des femmes et des enfants qui grouillent de partout dans des conditions d’insalubrité jamais vu, j’appuie sur l’accélérateur pour m’en éloigner plus rapidement et échapper à ce spectacle. Je roule, pour essayer de quitter cette région qui ne m’inspire pas du tout, et j’atteins Dvory-Zytavou, un gros village où je trouve refuge sur le parking d’une pizzeria. Vers minuit, je suis réveillé par un groupe de jeunes qui passant par là tambourinent quelques coups de poing sur Léon. Je gueule à leur intention, pas de réponse. Le reste de la nuit est calme, mais je reste vigilant à moitié éveillé.

 

Samedi 27 avril, J4 : Oscar, le Hongrois.

bivouac à Dvory-Zytavou
bivouac à Dvory-Zytavou

5H15, je me réveille, mal de dos, j’éprouve des difficultés à me lever. Départ 6H15, dehors il fait doux, contrôle de flics à la sortie du village, présentation du permis de conduire et de la carte grise et quelque minutes plus tard j’entame une nouvelle journée de route slovaque. A Torna cast Bahynce, un gamin me salue au passage, c’est le premier geste amical que je reçois, je lui réponds pareillement. Vers midi, je m’arrête dans un village, croise Dusi père & fils qui tirent une carriole chargée d’une carcasse de congélateur. Nous échangeons quelques mots, je leur offre des échantillons de crème hydratante pour le visage. Un peu plus tard, Roman, David, Dadou et Albin viennent vers Léon pour voir à quoi nous ressemblons. Ils font le pitre en jouant au ballon et bien entendu notre discussion se fera en énumérant les grands noms de joueurs. Avant de les quitter, je leur donne à chacun un sachet d’ISOXAN, poudre miraculeuse dédiée aux sportifs, à mélanger avec un litre d’eau, qui m’a également été donné par des amis pour faire plaisir aux gamins rencontrés sur le parcours. Ceux-là sont ravis et me le manifestent par des cris de joie.

Un peu plus loin, à Kunova Teplica, je me gare devant une ferme pour photographier l’église en face. Un homme s’approche de moi et me tend un fromage enveloppé dans un sac plastique transparent.

-      Vous voulez de mon fromage ? me propose Oscar. C’est du fromage frais, dit-il, en me le mettant sous les yeux.

-      c’est du fromage de quoi ?

Oscar me sort des mots que je ne comprends évidemment pas, essaie de décrire par des gestes un animal, s’énerve, frappe du pied de ne pas réussir à m’en donner l’origine.

-      Vache, cow, meueueuh ?

-      Bêêê ! me répond-il.

Je grimpe dans le camion, récupère la brebis fétiche que Lynda m’a confectionnée pour ce voyage, et la montre à Oscar.

-      Da, da, dit-il dans un éclat de rire que je partage avec lui.

Je règle les cinq euros demandés. Oscar m’invite à le suivre chez lui et me fait visiter quelques pièces de la maison transformées en petit musée garni d’objets divers de la fin du XIXème et du XXème siècle, tous d’origine hongroise insiste-t’il fièrement à plusieurs reprises. Le village est frontalier avec la Hongrie et en fit peut-être partie dans le passé.

Je roule sur des petites routes agréables au milieu de forêts, franchit un col à 975 m encore parsemé de plaques de neige sale et descends jusqu’au village d’Uhorna sa splendide église orthodoxe en cours de construction.

Je poursuis jusque Nova-Sad, 50 km avant l’Ukraine où je stationne sur la place de la mairie pour y passer la nuit. Nous sommes samedi, et comme partout ailleurs, c’est soir de fête pour les jeunes du village, qui se retrouvent en petits groupes à discuter, boire et écouter de la musique. Je trouve le sommeil après minuit.

 

Dimanche 27 avril, J5 : passage en Ukraine

Départ de Nova-Sad à 7H30 avec le soleil. Je me dirige vers Uzhorod, poste frontière de l’Ukraine. J’appréhende ce premier passage de frontière d’un pays de l’ex-URSS, où la lourdeur administrative ne s’est pas allégée. A 9 heures je me présente à la douane de la Slovaquie, ultime frontière avant de quitter l’espace Schengen. Le douanier slovaque relève le kilométrage du camion et me demande de quelle quantité de carburant je dispose ! À 9H20 j’arrive au premier contrôle de passeport à la douane de l’Ukraine où deux militaires en tenue de combat complète, chargée de munitions, talkie-walkie, pistolet mitrailleur en travers de la poitrine et à qui il ne manque que le casque lourd, me réclame le passeport. Même si je sais bien qu’il n’y a aucune hostilité, cela reste assez impressionnant. Deuxième contrôle, celui-ci par la police des frontières, exécuté par un jeune policier qui ne cesse de cracher par terre, la bouche en coin. Après vérification du passeport et de la carte grise de Léon, il veut voir l’intérieur du camion et me demande si j’ai des médicaments ; je lui montre le sac avec le stock prescrit par mon médecin accompagné de l’ordonnance. Il en sort chaque emballage, essaie de lire de quoi il s’agit, puis à la fin, après un dernier crachat, me demande d’avancer le camion et le garer un peu plus loin sur le côté dans l’attente du troisième contrôle, celui-là par la douane ! Arrive un peu plus tard un douanier proche de la retraite accompagné d’une jeune douanière aux allures aguichantes. Informés de la présence de médicaments, ils opèrent un nouveau contrôle avec un œil plus averti que le cracheur. Aucun médoc suspect, alors suivent les questions habituelles :

-      Avez-vous des armes, pistolets, explosifs, drogues ?

-      Non, non !

On s’arrête là. Ouf ! Je suis soulagé, ils n’ont pas fouillé plus en profondeur et n’ont pas découvert tous les médocs de toutes sortes que des amis ont collectés pour moi et destinés aux plus démunis en Asie Centrale.

Je suis la fille à un immeuble en face du parking, nous nous dirigeons à l’intérieur jusqu’au guichet d’une banque où elle me propose de faire du change en Hryvnia pour payer une taxe d’une valeur de deux euros. Je profite de la situation pour changer 300 dollars, mais le guichetier me répond qu’il ne peut pas en faire pour plus de 100 dollars ! Va pour les cent dollars, équivalent à 810 UAH. Je paie la taxe à la fille, nous repartons vers un autre bureau où je récupère tous les documents et à 11H30 je suis libre d’entrée en Ukraine. Pas plus compliqué que çà le passage de cette frontière.

J’ai choisi de traverser l’Ukraine d’Ouest en Est par le sud, préférant les paysages des Carpates et de la Bucovine, seules régions du pays avec du relief, aux villes touristiques du nord L’viv et de Kiev.

Je me dirige vers le centre-ville d’Uzghorod et dès midi, à peine arrivé en Ukraine, j’ai droit à un premier contrôle de flics ! Passeport, carte grise, le flic me pose des questions auxquelles je ne comprends évidemment fichtre rien.

-      C’est bon, vous pouvez y aller ! semble-t’il me dire accompagné par le mouvement du bras qui m’indique la direction.

C’est dimanche, il y a du monde dans les rues de la petite ville frontalière, les hommes et les enfants ont mis leur costume « du dimanche », les femmes revêtus de vêtements colorés ont l’élégance qui caractérise les slaves. Les gens se promènent en famille, nombreux sortent sans aucun doute de la messe dominicale. Je m’arrête, marche un peu, prends quelques photos. Avant de repartir je règle le GPS sur routes secondaires pour éviter les grands axes et me dirige vers Mukaceve dans les Carpates ukrainiennes. Mais au bout d’une vingtaine de kilomètres, après une heure de conduite chaotique sur une route, ou ce qu’il en reste, complètement défoncée, à slalomer continuellement entre les trous énormes et profonds, je me dis que je ne pourrai pas traverser le pays dans ces conditions. Je reviens sur les réglages du GPS en privilégiant les routes principales. C’est mieux, mais malgré tout, ce genre de route n’existe pas chez nous, le revêtement est arraché par plaques laissant découvrir des trous encore impressionnants par endroits. Je rebondis à chaque secousse, le volant saute et tourne à chaque cahot, et je serre les dents au bruit infernal des suspensions qui claquent et talonnent. Va jamais tenir Léon à ce rythme ! En fin de journée, juste après Teresva, je traverse un village assez hallucinant avec ses maisons à l'allure de château de chaque côté de la route ! Puis, je m’arrête à une station pour faire le plein de GO à 97 cts d’euro le litre. Si mes vertèbres ne sont pas soulagées, le porte-monnaie, lui, l’est un peu plus. La station est adossée à un hôtel et je demande au pompiste si je peux garer Léon pour la nuit ; pas de problème, moyennant deux euros. 

 

Lundi 29 avril, J6 : Maria

Je me lève à 6H00, bien reposé. Je m’initie au fonctionnement de la caméra embarquée que j’ai acquise avant le départ et qui n’est pas encore sortie de son emballage. Je la fixe sur le capot de Léon et grâce à une télécommande, je pourrai filmer ou prendre des photos discrètement tout en roulant et en toute sécurité.

Je parcours la région des Carpates Ukrainiennes très semblable à sa voisine Roumaine, jusqu’à cette odeur si particulière de boule puante en fin d’effet que nous claquions au sol lorsque nous étions mioches. La route traverse des villages d’une autre époque avec ses maisons basses en bois au toit en tôle ondulée, en tuiles ou plus rarement en lauze. Adossé à chacune d’entre-elles trône l’immuable banc en bois face à la route sur lequel les voisins papotent entre eux. Les longues carrioles tirées par un cheval sont moins présentes qu’en Roumanie, remplacées par des gros 4x4 ou SUV qui côtoient les Lada encore en service car vraisemblablement le contrôle technique ne doit pas encore être appliqué. Vers midi je m’arrête à Rakhiv, fais quelques courses. Je prends des photos sur un pont qui enjambe la Bila Tysa. Un type près de moi intrigué par ma présence me sourit, je me dirige vers lui, pour parler un peu. Pas de bol, il est sourd et muet et j’ignore le langage par gestes qu’il utilise pour communiquer. Le court moment passé ensemble est cependant agréable et je ressens chez lui ce même plaisir.

Plus tard je m’arrête en bordure d’un petit lac juste devant une maison en construction. Mickaël, le proprio, vient me saluer. Je lui dis que je suis français et que je vais en Russie. Mickaël construit cette maison qu’il destine à la location touristique, je lui donne des échantillons de crème hydratante en lui précisant que c’est pour sa femme. Il me remercie, rentre chez lui, en ressort et apparait à une fenêtre de l’étage sa femme qui me baragouine ce que je suppose être des remerciements.

Plus loin je prends à bord un couple chargé d’un énorme sac. L’homme descend après 5 km, me tends quelques billets pour me dédommager ; je sais qu’il est de coutume dans ces pays de payer celui qui vous prend en stop. Bien entendu, je refuse. La femme me fait arrêter quelques kilomètres plus loin, je l’aide à descendre son énorme sac de nylon, dans lequel j’aperçois un chargement de tapis.

Vers les 18 heures, en traversant le village d’Outoropi, je passe devant une épicerie avec un petit parking attenant, je m’arrête, marche arrière et vais demander à l’épicière l’autorisation de passer la nuit sur son espace. Pas de problème, je veux la payer pour ce service, elle refuse. Après m’être confortablement installé, je retourne voir Maria pour lui offrir un flacon de parfum pour la remercier. Son sourire un peu gêné fait plaisir à voir. Nous discutons sur le devant du magasin, elle, attablée à faire ses comptes de la journée sur un registre dédié. Avec son autorisation je la prends en photo et une demi-heure plus tard je lui amène un tirage papier que j’ai réalisé avec la petite imprimante photo que j’ai dans le camion. Elle est complètement ravie, me remercie, et je la quitte en lui souhaitant une bonne soirée. Elle ne fermera sa boutique qu’à 21H. Je fais le point sur le trajet : je n’avance pas, 194 km effectué aujourd’hui à une moyenne de 30 km/h. Il me reste plus de 1 500 km à faire pour atteindre la frontière de la Russie, j’y suis encore dans 15 jours ! Décision est prise, après Khotyn je remonte sur Khmel’nyts’kyi pour récupérer l’axe principal qui relie L’viv à Donets’k.

 

Mardi 30 avril, J7 : Ouh, ouh méfions-nous, les flics sont partout !

Réveil 5H30, départ 7H00 direction Khotyn en Bucovine. En milieu de matinée je traverse la grande ville de Servinici. Je quitte une région vallonnée pour une autre plus plate avec des champs juste semés. La route est toujours aussi pourrie obligeant à slalomer pour éviter les trous et les chocs engendrés. J’ai enlevé ma ceinture de sécurité qui tirait sur mon épaule et pour soulager mes lombaires qui dégustent à longueur de journée. J’avais au préalable observé que de nombreux automobilistes ne la bouclaient pas. Evidemment pas de chance, au premier contrôle routier vers 11H, je suis arrêté et prié de payer 20 euros que le flic me demande de déposer discrètement sur la console du levier de vitesse.

Vers midi j’arrive à destination au château médiévale de Khotyn dominant la Dnister qui ira se jeter beaucoup plus loin en Mer Noire. Il fait chaud, 31°C. Je visite cette forteresse du XVIème où il n’y a pas grand-chose à voir : un petit musée composé de 2 pièces avec 3 armures et quelques tableaux aux murs, une autre salle rassemblant des instruments de torture et dans une vaste cave une collection d’armes de guerre. En sortant, je me fais arnaquer, faute de compréhension, par un jeune qui, avec mon appareil, me prend en photo avec un vautour sur le bras.

En sortant de Khotyn, j’arrive à un rond-point, passe devant un flic qui me regarde sans insistance le bras tenant son bâton de service à peine relevé à 30°. Je continue à petite vitesse. Quelques instants après j’entends la sirène caractéristique des bagnoles de flics, j’aperçois dans mon rétro une voiture qui fonce gyrophare tournoyant. Le flic se met à ma hauteur et m’intime l’ordre de m’arrêter sur le côté. C’est la première fois de ma vie que je suis poursuivi par des flics ! Il prend mes papiers et me demande de le suivre au poste de police où je retrouve mon poulet qui a eu la flegme de lever son bâton pour signifier de m’arrêter comme c’est d’usage chez nous. Le deuxième flic mesure la hauteur de Léon, me donne le résultat sur un bout de papier : 3m15. Problème ! Je ne comprends. Il barre d’une croix les 3m15 et écrit à côté 3m00. Je ne comprends toujours pas où est le problème, il est interdit de rouler avec un véhicule de plus de 3m ? Je le suis pour entrer dans un bureau où nous prenons place. Il m’explique que je suis coupable d’un délit de fuite et que le tarif est de 90 euros. Je lui propose 40, OK ? Marché conclu. Je lui donne discrètement les billets. Avant de partir, il revient sur la hauteur de Léon, je ne comprends toujours pas.

Je reprends ma route et à un kilomètre j’arrive, juste avant un pont qui franchit la Dnister, sur un panneau gigantesque avec le pictogramme hauteur maxi limitée à 3m. Léon mesure précisément 3m08. Je ne peux pas prendre le risque d’arracher les panneaux solaires fixés sur son toit : demi-tour, arrêt au poste de police. Les 2 deux flics viennent à ma rencontre sourire aux lèvres. Je descends avec ma carte routière et leur demande par où je dois passer. Cela m’oblige à franchir le fleuve plus en aval à Novodnistrovs’k et de couper à travers pour rejoindre non plus Khmel’nyts’kyi mais Vinnytsia plus à l’Est.

15H40, encore un contrôle routier : RAS. En fin d’après-midi, je trouve à bivouaquer à l’entrée d’une ferme, vestige d’un kolkhoze de l’époque soviétique. Sacha me donne l’autorisation de stationner pour la nuit. Arrive Pietrov, un ouvrier agricole, qui pue l’alcool à plein nez. Il me demande d’où je viens, où je vais, se frappe la tête avec son index pour me signifier ma folie en comprenant que je viens de France pour aller jusqu’au Kyrgyzstan, seul en camion ! Je leur montre mon album photos qui me sert à communiquer sur ma famille et la Normandie. Cela me permet en même temps d’enrichir mon vocabulaire russe. A la présentation de nos enfants, pour ne pas compliquer les choses, je dis que j’ai 5 enfants, en réalité 3 à moi et 2 à Nadine, ce qui me vaut à chaque fois de vives félicitations. L’ambiance est décontractée, Sacha, réservé au départ, devient plus bavard. Petrov me propose de partager son repas du soir composé de deux tranches de lard entre deux tartines : non, merci ! Je n’ai pas faim. Les deux me quittent pour se rendre dans la ferme. Une heure plus tard, Sacha vient me voir et m’invite à boire de la vodka chez lui à la ferme. Je prétexte l’attente d’un appel téléphonique de Nadine pour décliner l’invitation. Ouf ! J’aurai pu craindre le pire avec ce genre d’embuscade.   

 

Mercredi 1er mai, J8 : soirée barbecue chez Vasy

Je suis réveillé tôt par les tracteurs qui se sont mis en route pour les champs. Départ à 6H00, le soleil se lève, il fait un peu frais, personne sur la route, j’aime conduire à ces moments là.

J’ai toujours mal au dos et pour le soulager j’incline très en arrière le dossier du siège, main droite dur la boule de volant pour les changements de direction qui me donne l’allure d’un cow-boy en rodéo.

Les paysages ressemblent à la Picardie avec des monts très aplatis et des champs à perte de vue. Après trois jours de routes type la trouée d’Arenberg sur le Paris-Roubaix, je retrouve des voies normales qui m’emmènent en douceur jusque Vinitsya. La circulation devient plus dense, la traversée se fait avec un feu rouge grillé pas toujours bien visible et un autre où je faillis mais je réussis à faire piler Léon juste sur la ligne piétonne. J’avais déjà remarqué que les passages protégés sont absolument respectés par les automobilistes n’obligeant pas les piétons à attendre que la voie soit libre. Dans la matinée je m’arrête pour une pause le long d’un cimetière où les gens s’affairent à l’entretien des tombes. Chaque tombe dispose d’un banc en façade, parfois d’un autre sur le côté et même d’une table !

L’asphalte de la route est lisse mais ne m’autorise pas à trop baisser de vigilance, car il m’arrive de retrouver des tronçons de nids de poule. Il fait chaud, 31°C. A midi je trouve un petit lac où je fais une pause et je profite de l’isolement pour prendre une douche à l’extérieur de Léon. Je fais une courte ballade et à mon retour je vois le deuxième phare de Léon tristement couché sur le marchepied avant. C’est la patte de fixation en tôle pliée qui s’est cassée suite aux nombreuses vibrations et chocs dus à l’état des routes. Merde ! Je ne vais quand même pas l’appeler Léon l’aveugle, j’aimais le borgne, ça lui donnait un petit d’air d’aventurier à mon Léon. Tant pis il retrouve son nom d’origine, Léon tout court.

Je suis surpris de voir des statues de Lénine encore debout dans certains villages et me demande quelle représentation s’en font les jeunes Ukrainiens nés après 1990 ?

-      Documenté ! me signifie le flic qui vient de m’arrêter pour avoir franchi une ligne blanche.

-      Mais tout le monde fait la même chose pour éviter les trous, même-vous vous le faites ! que je lui rétorque.

-      Niet, pas tout le monde.

Mais il se fout de la gueule ce salopard de flic qui, planqué en haut d’une côte, n’avait plus qu’à récupérer dans son filet tous ceux, qui comme moi zigzague pour épargner monture, conducteur et passagers. Je l’accompagne à sa voiture, prends place sur le siège passager et commence le protocole comme ils disent.

-      Vous pouvez sortir de la voiture et partir mais sans le permis de conduire, me dit-il.

-      Si vous voulez votre permis, c’est 85 euros !

Je sais pertinemment que je suis coincé et pour récupérer mon passeport, il va falloir payer. Après avoir à nouveau manifesté mon mécontentement nous nous mettons d’accord pour 20 euros que je dépose, comme d’habitude, discrètement sur la console du levier de vitesse. Très énervé, je lui dis ce que je pense de leur manière de traiter les touristes qui viennent visiter leur pays et le problème que cela pose à pouvoir y séjourner librement sans être racketté comme je le suis.

-      Good bye mister ! fut sa réponse.

Ecoeuré je reprends la route avec une seule envie, celui de quitter ce pays à la con au plus vite, uniquement parce que les flics y font leur propre loi en toute impunité comme au tant du Far-West. Je n’ose même pas imaginé le niveau de corruption qui doit exister dans les catégories hiérarchiques supérieures.

En fin d’après-midi je quitte la route principale pour me diriger sur le village de Jovtié. J’aperçois un paysan qui est avec ses vaches dans une pâture juste en face d’un alignement d’habitations. Je me dirige vers lui pour lui demander si je peux garer Léon dans le coin pour y passer la nuit et s’entame un dialogue de sourds où nous n’arrivons pas à nous comprendre. Excédé, Vasy appelle sa fille à la rescousse. Je reformule ma demande à Natale, charmante femme d’une trentaine d’années, qui parle un peu l’anglais.

-      No problem ! me répond-elle, vous pouvez vous installer ici, juste en face de notre maison. Faites le tour par ce chemin là-bas.

Je la remercie chaleureusement et m’installe. Je prépare une bouteille de parfum pour lui offrir en cadeau et je profite de la voir sortir de chez eux à l’arrière d’un sidecar conduit par le père pour l’interpeller et la lui remettre. Découvrant après quelques instants de surprise qu’il s’agit de parfum, elle reste très confuse et ne sait comment réagir. J’entends le sidecar revenir un moment après. Puis je vois arriver Vasy accompagné de sa fille Natale qui m’invitent à diner chez eux. A table je fais connaissance de Nela la femme de Vasy, d’Artem le fils de Natale et de Nastya la fille de Natale qui baragouine un peu d’anglais et qui me servira d’interprète pour la soirée. Natale nous a préparé des brochettes de porc grillées au barbecue, que l’on appelle ici et jusqu’en Asie Centrale : chachliks. Pour accompagner les chachliks, la maitresse de maison a disposé sur la table des assiettes de charcuterie, cornichons, salade de choux, tomates, concombres, oignons et sauce tomate. Le repas est copieusement arrosé de vodka avalé cul-sec aussitôt suivi d’une gorgée d’eau pour aider la descente et de cornichons ou charcuterie pour éponger l’alcool. Je suis assailli de questions sur moi et ma famille et mon petit album photos facilite là-aussi la communication en la rendant plus conviviale. La soirée se prolonge avec Vasy et Natale et après une énième vodka il est temps de se quitter. Il fait nuit noire et Vasy, aidé de sa lampe torche, m’éclaire le chemin jusqu’au camion où il ne me faudra pas longtemps pour trouver le sommeil. 

 

Jeudi 2 mai, J9 : Superman et les trois voleurs

Jeudi 2 mai, J9 : Superman et les trois voleurs

Je me réveille vers les 7H00… départ une heure plus tard, sous un ciel gris sans nuage. Je me suis donné comme objectif du jour de ne pas donner un seul euro aux flics de ce pays, alors je suis très vigilant sur la route. Après deux heures de conduite je m’offre une pause casse-croute et je me régale avec un morceau de maroilles, une tranche de pain arrosée d’huile d’olive, puis une banane et pour finir un jus d’orange. Requinqué, je remets en route pour traverser Dnipropetrovs’k située sur les rives du Dniepr. Avec 1 100 000 habitants, cette cité industrielle est la troisième plus grande ville d’Ukraine. Il est impossible de traverser une ville de cette importance sans un contrôle. Tiens ! v’là le premier du jour.

-      Documenté ! me demande un flic à la tête toute ronde et joviale ressemblant étrangement à Jacques Villeret.

Intrigué par la mini-caméra fixée sur le capot de Léon, il me demande de descendre pour lui expliquer de quoi il s’agit. Puis viennent les questions habituelles :

-      Kuda ? où allez-vous ?

-      Adine ? seul ?

-      Transit ?

et pour la première fois :

-      Vodka ? accompagné du geste du pouce vers la bouche.

-      Niet, vodka ! dis-je.

-      Bien, on va voir çà.

Il me prie alors de souffler non pas dans un ballon mais directement vers son nez. A cet instant, je pense que mon haleine doit encore être pas mal chargée de Maroilles, et c’est timidement que je souffle, pas tout-à-fait en sa direction. - Niet ! pas comme çà me fait-il comprendre, et il demande de souffler franchement dans ses narines. Et puis merde ! Il paiera pour tous les autres : je lui envoie une énorme bouffée de Maroilles accompagnée de quelques miettes qui me restaient entre les dents. - Da, da ! dit-il d’un air satisfait sans froncer un seul sourcil. Je ne sais pas combien de grammes de Maroilles mon haleine pouvait contenir mais je me dis : costaud, le flic ! Et il me rend permis et carte grise après ce contrôle négatif à la vodka.

Je traverse toujours ces mêmes paysages « picard »et la route lassante, avec des tronçons à quatre voies où rien ne peut surprendre mon regard si ce n’est que des cadavres de chiens écrasés, m’emmène tranquillement jusque Donets’k, capitale du Dombass. La monotonie des paysages avec ses champs à perte de vue est enfin rompue par de nombreux puits de mine de charbon avec leur terril qui seront présents jusqu’à pratiquement la frontière avec la Russie, où en fin d’après-midi, je commence à chercher un endroit pour bivouaquer. A l’entrée d’un village, j’aperçois un homme à proximité d’une bande d’herbe longeant une maison et lui demande si je peux garer Léon pour la nuit. Très heureux de pouvoir m’aider, il me fait comprendre qu’il va demander l’autorisation au propriétaire, en l’occurrence une babouchka qui nous répondra par un niet qui ressemblait à un aboiement. L’homme, surpris par ce refus, me demande d’attendre et descend dans le village. De retour un quart d’heure plus tard, avec un air accablé, il m’annonce que ce ne sera pas possible de rester dans le village. Il me prie presque de l’excuser, la main sur le cœur et il m’indique alors un motel à cinq kilomètres de là où je devrais trouver mon bonheur. J’arrive au motel fermé pour cause de travaux de rénovation. Un type se dirige vers moi, je lui demande si je peux profiter du parking du motel pour la nuit : no problem ! Et comme il s’agit du vigile qui surveille le motel la nuit, j’y serai en sécurité. Parfait !

Je m’installe, donne un grand coup de propre à l’intérieur du camion et m’endors paisiblement satisfait d’avoir atteint l’objectif du jour : « zéro amende ».

En pleine nuit, vers les trois heures, des petites secousses me réveillent, Léon semble trembler… J’entends comme des murmures venant de la plateforme du camion… Les secousses se confirment… A moitié éveillé, je relève doucement le store de la fenêtre : j’aperçois une voiture, phares allumés, coffre ouvert. Tout-à-coup je vois, surgissant de l’arrière, trois types courir vers la voiture. Deux s’y engouffrent, le troisième se ravisent et reviens vers Léon… Arrivé à deux mètres de moi, il s’arrête, me regarde et se passe la tranche de la main droite sous la gorge tout en relevant brusquement la tête en arrière. Je lui crie un niet catégorique suivi de vodka nié. Sans plus insister, il s’en retourne à la voiture qui démarre sur les chapeaux de roues et s’éloigne rapidement dans la nuit… Ouf !... Ils ont eu plus peur de moi que moi d’eux !... En vérité, je connaissais le signe de la main sous la gorge pour réclamer à quelqu’un de la vodka à vendre ou à partager, car, en d’autres circonstances il y avait de quoi flipper ! Inutile de vous dire que le superman qui se cachait en moi, trop aux aguets au moindre bruit ou mouvement suspects, n’a pas pu se rendormir de la nuit.

 

Vendredi 3 mai, J10 : anniversaire d’Anaïs et passage en Russie

Avec nos cinq enfants de 26 à 36 ans, Nadine et moi ne goutons au plaisir d’avoir des petits enfants que pour Anaïs, notre unique petite-fille trop éloignée de nous à Toulouse. Bon anniversaire ma petite Anaïs chérie ! Cinq ans, déjà !

Je resangle, sur la plateforme de Léon, les quatre jerrycans de gas-oil, objet de la convoitise des trois voleurs. A 8H30 je suis au poste frontière de l’Ukraine et à 9H30 celui de la Russie. Je rempli la carte d’immigration en anglais. Ensuite, un jeune douanier me demande d’ouvrir les portes de Léon, jette un œil depuis l’extérieur, puis m’aide à remplir le recto du formulaire, toujours en anglais et en deux exemplaires sans carbone, des objets à déclarer. Je complète le verso par les objets de valeur : devises, appareil photo, objectifs, caméra, etc., je rends les deux exemplaires à une douanière assise derrière son PC dans un petit bureau juste à côté. A la lecture de ma liste d’objets, semblant embarrassée, elle appelle le jeune douanier et discutent ensemble de mon document. Le jeune douanier revient vers moi, me tend deux nouveaux exemplaires et me demande de ne rien inscrire en objets à déclarer. Je recommence l’opération, ramène mes copies au douanier. Au stylo, il barre de grandes croix les colonnes du tableau des objets à déclarer, transmet les deux exemplaires à la fille qui fait la saisie informatique. Elle tamponne chaque document, me rend passeport et carte d’immigration. Il est 10H45, je suis en Russie : fastoche !

Je suis à Novoshakhtinsk et je vais traverser, par le sud sur 1000 kilomètres à peine, un tout petit morceau de cet immense pays de 17 075 400 km2, soit 31 fois la France ou 2 fois les Etats-Unis et qui s’étend sur 11 fuseaux horaires : c’est le plus vaste pays du monde.

A la première station-service, je fais le plein de gas-oil à 0,70 euro le litre, et le change en rouble de 200 dollars.

Je suis sur une route à 4 voies, un panneau m’indique Moscou 1001 km !

Un peu plus loin je quitte cette autoroute pour emprunter une route principale en bon état. Une Lada Niva, rebadgée Chevrolet en Russie, me double, le conducteur, un jeune homme, se retourne me fait signe et allume ses warning comme un signe de bienvenue : sympa, çà me change de l’Ukraine que j’ai quitté sans regret ce matin. Plus loin je m’arrête à un belvédère surplombant le Don, qui creuse son lit paisiblement jusqu’à la mer d’Azov. Mon imaginaire est aiguisé à la vue de la steppe qui se présente là, devant moi, juste après le Don, infinie jusque derrière l’horizon. Juste après, il y a l’Asie Centrale !

Arrive un jeune homme, torse nu :

-      Vous me reconnaissez ? je vous ai doublé toute à l’heure en voiture.

-      Oui, oui, bien sûr !

-      Je m’appelle Stanislas, et vous ? me demande-t’il.

Stanislas, accompagné d’un ami, sont venus se baigner dans les eaux du Don. Stanislas, à la carrure d’athlète, travaille chez Samsung à Moscou. Il s’empresse de savoir d’où je viens, où je vais, pourquoi je voyage seul, etc. Nous prenons chacun des photos avec promesse de se les envoyer par mail.

Je poursuis ma route jusqu’aux environs de Volgodonsk, puis je m’engage dans la rue principale du village de Podosochn’ et m’arrête à la hauteur d’un homme assis sur un banc adossé à une maison. Je lui demande si je peux me garer là quelque part pour la nuit : permission accordée pour bivouaquer ici. Toliék me fait manœuvrer Léon le plus près possible de la maison, assez près du banc. Je ne suis pas encore installé que Tolièk me propose du thé, j’accepte volontiers. Quelques minutes plus tard, il m’invite à venir boire le thé en sa compagnie, assis sur le fameux banc. Tolièk inspire de la sympathie, sa voix est douce, ses gestes mesurés. Son voisin nous rejoint, les questions habituelles fusent et je vais chercher l’album de photos de famille pour faciliter les échanges. Mais Tolièk a encore certaines tâches à accomplir avant la tombée de la nuit. Il enfourche son side-car, où le panier traditionnel du passager est remplacé par une caisse en bois transformant le side en véhicule utilitaire, je prends quelques photos, et il part je ne sais où. Dès son retour, Tolièk vient me voir au camion pour me proposer de manger. Il me demande de ne pas bouger et, un quart d’heure plus tard, revient avec deux œufs au plat et des tomates coupées en quartier servis dans une assiette en porcelaine, du pain et un grand verre de thé. Il me dit de prendre mon temps et s’éclipse comme pour ne pas me déranger ! Je me régale de ce repas simple mais tellement appréciable d’avoir été offert par un homme au grand cœur. Le repas pris, je ramène assiette et verre et tend à Tolièk une photo de lui sur son side et que je venais d’imprimer. La main posée sur son cœur, il me remercie chaleureusement. Je pars en balade dans le village, je croise deux ou trois personnes, nous nous saluons. Un homme d’un certain âge vient à ma rencontre, me demande d’où je viens et qu’est-ce que je peux bien foutre ici ? La discussion est évidemment impossible, je ne parle pas russe et lui que le russe. Nous nous quittons par une franche poignée de main accompagnée d’un grand éclat de rires. Je reviens vers Léon, m’assois sur le banc à côté de Tolièk. La nuit est presque tombée, les étoiles commencent à scintiller, la température est douce. Je reste là un moment, en silence, près d’un nouvel ami qui ne le sera que pour un soir, et qui, loin de ma famille et de mes amis, m’apporte, par sa simple présence silencieuse, réconfort et bien-être. Merci Tolièk pour ce moment de bonheur.

 

Samedi 4 mai, J11 : chez les Kalmoukes

7H00, Tolièk frappe à la porte de Léon, il est l’heure de se lever. Je me prépare, sort du camion, aperçois Tolièk dans son poulailler, lui aussi me voit. Quelques minutes plus tard, le petit déjeuner m’est servi au camion : thé et délicieux petits gâteaux aux fruits rouges. Je suis un peu gêné par cette attitude bienveillante à mon égard, mais comment m’étonner ? C’est tellement dans la continuité de son attitude d’hier soir. Je savoure à nouveau ce cadeau qui m’est offert. Nous nous quittons très chaleureusement, puis je fais route vers Elista, capitale de la république de Kalmoukie.

Je franchis un pont qui enjambe le Don, m’arrête pour prendre des photos. A peine descendu, un flic me demande ce que je fais là, je lui réponds que je voudrais prendre des photos du fleuve depuis le pont. Oh lala ! Attendez, je dois demander à mon chef si cela est possible. Je descends avec lui un escalier en béton jusqu’à une guitoune qui sert de bureau, je dis bonjour au chef, un jeune russe, grand et sec, uniforme, chemise blanche et cravate, et me donne son accord pour les photos. Mais il faut d’abord m’enregistrer ainsi que Léon dans un grand cahier sur lequel sont tracés une quantité de colonnes. Passeport et carte grise de Léon, il faut tout inscrire ! Je ne vous dis pas le temps passé car il faut pratiquement tout transcrire du français en cyrillique ! Il reste encore, et pour longtemps je pense, des vestiges de l’administration soviétique en vigueur en Russie.

J’arrive en Kalmoukie, petit pays de 74 000 km2 grand comme la Bourgogne et le Rhône-Alpes réunis, peuplé de 300 000 habitants dont 150 000 Kalmouks de langue mongole. Lointains descendants de Mongols originaires du nord de l’actuel Turkestan chinois, les Kalmouks installés dans les plaines du sud de la Volga demeurent le seul peuple en Europe de religion lamaïste-bouddhiste. La route que j’emprunte présente des paysages plats partagés entre steppe et culture avec des champs immenses qui ne doivent pas se mesurer en hectare mais en km2. Les voitures se font rares, il fait plus de 30°, je roule vitre baissée en guise de clim, laissant le vent des steppes venir siffler dans l’habitacle. J’arrive à Elista, ville de 100 00 habitants, construite sur un monticule à 200 m d’altitude entouré par la steppe tout autour à 360°. Dans la rue, je ressens un sentiment étrange, comme une bizarrerie de cette présence de gens très typés dans une région normalement dévolue aux Caucasiens. J’ai l’impression d’avoir loupé des étapes et de me retrouver d’un seul coup quelque part en Chine ou aux environs ! Je me rends à un monastère bouddhiste que je ne peux visiter et ne reste que quelques heures dans cette cité insolite.

Je me dirige en fin d’après-midi vers Astrakhan et n’atteint la première agglomération à plus de 100 km après Elista, où je fais le plein de gas-oil, et m’installe juste un peu plus loin sur un parking de station-service, déjà occupés par deux équipages d’italiens, l’un en solo à bord d’un Land-Rover et l’autre, deux frères qui voyagent à bord d’un Iveco 4x4 de l’armée aménagé d’une cellule de vie avec le confort pour deux personnes. Nous échangeons un peu, ils font, tous les trois, le même parcours que le mien jusque Bichkek au Kyrgyzstan mais reviendront par Kachgar en Chine, le Ladakh, le Cachemire, le Pakistan, l’Iran, la Turquie et retour en Italie, un parcours de rêve ! J’avais lu beaucoup d’infos sur l’impossibilité de circuler seul avec son véhicule en Chine, mais apparemment c’est faisable moyennant environ 1200 euros par véhicule pour 5 jours de traversée avec un accompagnateur inclus dans le prix. Un voyage Mongolie, Chine, et le même retour que mes compères italiens germe déjà dans ma tête.

 

Dimanche 5 mai, J12 : Astrakhan, dernière étape avant l’Asie Centrale

Je décolle le matin tôt, roule sur une route traversant des dunes de sable. Je fais une pause au bord d’un lac salé avant d’atteindre en fin de matinée Astrakhan où j’ai prévu de me poser pour trier photos, vidéos, notes enregistrées dans le dictaphone, et écrire le rédactionnel pour la première mise à jour du site Capenstan. Je trouve sur les berges de la Volga, près d’une aire de jeux pour enfants, un endroit calme et me met aussitôt à l’ouvrage. Malheureusement, je rencontre des problèmes pour retrouver des photos que je stocke sur un disque externe, de plus j’ai oublié de copier sur mon PC de voyage des documents nécessaires à la mise à jour. Hélas, vers les 20H j’y suis encore et pas encore prêt à mettre quoique ce soit sur le site. Je vais à l’hôtel Viktoria Palace que j’avais repéré auparavant, demande à la charmante jeune fille de la réception si je peux passer la nuit sur leur parking, et surtout, si je peux bénéficier de leur connexion Wi-Fi tout en précisant que je peux payer ces services. Elle téléphone à son responsable, raccroche et me donne l’accord et le tout gratuitement. Je passe la soirée à récupérer les documents oubliés et trop fatigué je retourne au camion. Hélas, la mise à jour du site se fera un autre jour !

Fin du premier épisode, demain je serai à la frontière du premier pays de l’Asie Centrale : le Kazakhstan…