République d'Ouzbékistan

Oʻzbekiston Respublikasi (uz)

Республика Узбекистан (ru)


Mercredi 08 mai, J15 : soirée italienne dans le désert

A 7h00, sous un beau soleil mais avec un peu de fraicheur, je redémarre Léon. En cours de route je double l’Iveco des deux frères italiens Juliano et Marco. A 9h15, j’arrive à la frontière juste derrière Juliano, l’autre italien à bord de son Land Rover. Nous nous présentons dans cet ordre à la douane kazakh, en ressortons vers 10h00 pour pénétrer dans le « no man’s land » qui sépare les frontières kazakh et ouzbéque. Il fait déjà chaud et nous attendrons dans cette zone, longue d’environ cinq cent mètres et qui ressemble à un dépotoir de détritus, que la barrière, donnant accès au premier contrôle de la police ouzbéque, s’ouvre. Deux heures plus tard, un douanier ouzbek nous rend nos passeports accompagné d’un « Welcome in Uzbekistan » !

Dès la sortie du poste frontière je fais le change au marché noir de 300 dollars pour 651 000 soums ouzbeks en coupures de 1 000 et 500 soums ! J’ai l’impression d’être immensément riche et je fais confiance au vendeur en ne recomptant pas l’énorme paquet de plus de mille billets qu’il me remet.

Plus de 400 kilomètres de désert nous séparent encore de Noukous, première ville ouzbéque, et c’est naturellement que nous faisons route ensemble les deux équipages italiens et moi-même. Nous roulons cinquante kilomètres avant de nous arrêter sur le côté de la route pour le bivouac. J’offre en apéro un Pastis 51, puis nous dinons dans le camion Iveco où Marco, fin cuisinier, nous a préparé un délicieux plat de tortiglioni avec une sauce à la viande légèrement piquante que seul les italiens savent cuisiner, arrosé d’un vin de Bordeaux que j’ai apporté. La soirée s’est poursuivie en anecdotes de voyages jusqu’à épuisement de la bouteille de vodka qu’avait sortie Marco.

 

Jeudi 09 mai, J16 : le Karakalpakstan

Nous mettons en route à 7h00 direction Nukus capitale de la république autonome du Karakalpakstan. Située à l’extrémité du désert du Kizikoum, nous empruntons une route en mauvais état nous obligeant à slalomer en permanence pour éviter les nids de poule qui freinent notre progression, et c’est seulement en fin d’après-midi que nous atteignons Nukus. A peine arrivés, nous faisons le plein de gas-oil au marché noir chez des particuliers dont l’adresse m’a été donnée par le responsable de la station service où je m’étais arrêté précédemment. Ici, tous les véhicules, compris bus et camions, fonctionnent au gaz ou à l’essence. Aucune station ne délivre de gas-oil, je n’en verrai qu’une du côté de Boukhara, et encore, je ne me suis pas arrêter pour vérifier. Par contre, je n’aurai aucune difficulté à en trouver partout dans le pays auprès de paysans qui en ont pour leur tracteur, de conducteurs d’engins de TP sur les chantiers routiers, ou de particuliers qui en font un business signalé par une bouteille d’eau remplie de gas-oil simplement posée debout sur le bord de la route face à leur maison. Le paiement se fait au choix en soum ou en dollars, et tout ce monde semble à peu près d’accord sur le prix du litre aux environs d’un euro.

Ensuite, nous nous installons sur le parking de l’hôtel Nukus pour nous faire enregistrer auprès des services de l’OVIR (ex-KGB). Cette procédure, héritage de l’ère soviétique, est à renouveler tous les trois jours au plus tard. Les hôtels peuvent faire cette déclaration, même sans réserver de chambre, moyennant une commission de huit dollars à l’hôtel Nukus.

Désolé pour le manque de photos, j'ai perdu un peu plus de 600 photos entre Nukus et Khiva

Vendredi 10 mai, J17 : route vers Khiva

Le matin nous visitons le musée des Beaux-arts fondé par Igor Savitsky qui a rassemblé une collection importante d’avant-garde de la peinture russe, soviétique et centre-asiatique des années 1920-1930, non-conforme au réalisme communiste de l’époque. Avant de quitter la ville nous faisons quelques achats alimentaires au bazar permanent qui est agencé par type de produits.

Les emplettes faites nous prenons la route pour Khiva. Nous traversons le fleuve Amou-Daria qui, il y a quelques décennies, se frayait encore un chemin vers la mer d’Aral. Un peu plus loin nous avons droit à notre premier contrôle de police : salut universel suivi d’une poignée de mains tout en se présentant individuellement. Pendant qu’un des flics saisit sur son cahier notre identité, un autre passe de véhicule en véhicule, se met au volant tout en nous demandant de le prendre en, photo. Ça a l’air de bien l’amuser et nous y participons gaiement. Pendant ce temps une file de voitures se crée derrière nous et nous ne redémarrons qu’au bout d’un bon quart d’heure sans aucun signe d’impatience des autres automobilistes.

Juliano, avec son Land-Rover, est arrêté à un autre contrôle routier pour non-respect du stop qu’il a franchi au ralenti. Il explique au policier que son argent est dans le camion de ses amis, mais qu’il peut payer en tomates achetées au bazar, le flic rigole et le laisse partir.

Nous arrivons à Khiva vers les 18h00 et nous trouvons facilement un endroit tranquille au pied des remparts majestueux de la citadelle pour y passer la nuit.

Nous profitons des lumières douces de fin d’après-midi pour faire une première visite de cette ville oasis. Nous entrons par la porte sud et nous arpentons les rues étroites et sinueuses de la citadelle qui est, à cette heure, presqu’entièrement vidée de ses touristes. Après cette agréable promenade, nous revenons à notre parking et c’est dans le camion Iveco de Juliano que nous nous régalons d’un risotto préparé par Marco et servi avec un bon Bordeaux.

 

 

Samedi 11 mai, J18 : Khiva la mystérieuse

Après un passage au bazar pour les achats alimentaires du jour nous poursuivons la visite de la vieille ville réduite à un rectangle de 600 m de long sur 400 m de large. Chassés de la citadelle sous l’ère soviétique, les anciens habitants y reviennent depuis l’indépendance. Aujourd’hui, plus de trois mille des quarante mille habitants de Khiva vivent à l’intérieur de la citadelle et lui redonnent une âme. C’est par la volonté de riches sultans marchands d’esclaves que furent construits les monuments qui datent pour la plupart des XVIIIe et XIXe siècles. Nous visitons quelques unes des nombreuses medersas (ou madrasas) ces écoles coraniques qui avaient la même fonction que nos séminaires. Ces monuments impressionnants bâtis sur deux étages autour d’une cour centrale dont l’accès se fait par des portails monumentaux sont aujourd’hui, bien souvent, occupés par des marchands de souvenirs. Nous n’oublions pas mausolées et minarets dont celui d’Islam Khodja qui, du haut de ses 45 m, offre un joli point de vue sur la ville et le désert du Karakoum. A midi nous dînons de chachliks dans un des nombreux petits restaurants qui bordent le bazar puis l’heure de quitter mes amis italiens est venue. Après de chaudes accolades les deux Juliano et Marco remontent dans leur véhicule pour rejoindre Samarcande. Comme un silence se fait autour de moi et je me sens comme orphelin pendant quelques instants.

Je poursuis la visite de Khiva sous 35° jusque 19 h et je retrouve Léon que je déplace de quelques centaines de mètres jusqu’en face de l’hôtel Old Khiva, où je pourrai bénéficier le lendemain d’une connexion Wi-Fi avec internet.

 

Dimanche 12 mai, J19 : Khiva

Je me lève tôt à 6h pour profiter d’une fraicheur toute relative, il fait déjà 23°, et me promener seul dans la citadelle. Puis le reste de la journée sera consacré à la mise à jour de Capenstan.  

Lundi 13 mai, J20 : Tuprok Kala

Le matin je continue de travailler sur le site depuis l’hôtel Old Khiva où je profite de me faire enregistrer auprès de l’OVIR pour huit dollars et ce n’est qu’en fin de matinée que je quitte Khiva.

J’emprunte une route tranquille sans dépasser les 40 km/h, traverse des villages, m’arrête pour prendre des photos dans un village où je suis invité à prendre le tchaï (thé) chez Sardour. Je roule, vitres baissées, sous presque 40° et en fin de journée j’accède au Kyzyl Koum, le désert dit Rouge, parsemé de forteresses en ruine datant, pour les plus anciennes, du VIè siècle avant J-C.

J’arrive enfin aux ruines de Toprak Qala, la forteresse bâtie sur un monticule est la plus impressionnante de la région. Je visite seul les nombreuses cours intérieures, les chambres et les restes des trois grandes tours qui encadrent la structure. Le point de vue sur les monts du Sultan Vaïs vaut à lui seul le déplacement. Je stationne, entre deux yourtes pour touristes, sur le parking du site surveillé par un gardien et son chien. Nous resterons ensemble jusqu’à la tombée de la nuit, sans mot dire, en profitant simplement du silence sous un ciel merveilleusement étoilé. 

 

Mardi 14 mai, J21 : les plaines du Khorezm

Réveillé à 7h00, beau soleil, 26° déjà, je ne mets en route qu’à 10h30. Je roule dans les plaines du Khorezm et je m’arrête souvent dans les quelques villages traversés. Je vais très facilement à la rencontre des paysans ouzbèks qui sont très curieux sur ma personne et ma famille. Ces rencontres courtes sont toujours agréables à vivre d’autant que le sourire semble permanent sur leur visage. L’hospitalité ouzbèque s’apprécie en de nombreuses occasions et l’invitation à boire le tchaï fait partie de leur mode de vie. La route est en bon état et je me retrouve même sur une 4 voies en construction dont je me demande bien quelle en est l’utilité vu le peu de circulation ? Le revêtement de cette route n’est pas fait en asphalte mais en béton lissé mis en œuvre par d’énormes machines made in China que je réussis à prendre en photo malgré l’interdiction qui m’est faite par les responsables du chantier. A Sharaf je fais le plein de gas-oil chez un paysan, et à la sortie du village je fais laver Léon sur une aire de lavage à côté d’un tracteur à 3 roues typique de la région. Ces nombreux arrêts font qu’en fin de journée je n’ai avancé que de 115 km et je m’arrête sur le parking d’un routier pour y passer la nuit.

 

Mercredi 15 mai, J22 : vers Boukhara

Une étape de plus de 300 km m’attend si je veux atteindre Boukhara en fin de journée. Réveil à 5h30, départ à 7h00, soleil, 26°. Depuis plusieurs jours j’ai un souci avec les batteries de service à décharge lente de Léon qui ne parviennent pas à recharger celle de l’ordinateur portable, je ne vous parle même pas du frigo du quel je sors des bouteilles d’eau tiède. La tension de ces batteries, qui ne devrait pas descendre sous les 13 volts pour être efficace, ne dépasse pas les 10,9V et si cela continue je pourrai remplacer avantageusement les 60 kg des 4 batteries embarquées par une ridicule pile carrée de 9V achetée au prochain bazar !

J’avance sur la superbe 4 voies au béton lissé, sans un seul bruit de roulement, traversant des paysages arides et désertiques. Je croise un bus de touristes locaux arrêté sur le bord de la route pour la pause « pipi ». Les femmes à droite de la route et les hommes à gauche, accroupis eux-aussi pour le pipi. Plus loin lors d’un arrêt j’ouvre la porte latérale de Léon et c’est un objectif Nikon qui dégringole sur la chaussée. Je le ramasse avec juste une égratignure à l’arrière du fût, ouf !

En haut d’une côte je croise un type à pied qui me fait signe d’arrêter.

-         Vous n’avez pas une cigarette ?

-         Non, je ne fume pas, lui dis-je.

-         Et du tabac à chiquer ?

-         Non plus.

-         Venez boire un tchaï avec moi au restaurant d’à côté.

Oukman grimpe dans le camion et nous faisons cinq cent mètres pour atteindre le restaurant. Pour accompagner le tchaï, nous nous faisons servir dans un grand bol une délicieuse soupe avec un ragoût de viande, de pommes de terre, d’oignons et de divers légumes qui ont lentement mijotés dans la cuisine que le chef m’invite à visiter au préalable. Séance photos avant de se quitter chaleureusement et je repars sur la route.

J’arrive à un contrôle d’un des nombreux postes de police qui jalonnent les routes d’Ouzbékistan. Rituel habituel : arrêt obligatoire au panneau stop, trente mètres avant la guérite, redémarrage lentement en première jusqu’à la barrière pour laisser un temps suffisant d’observation au flic de faction. Arrêt à la guérite, lecture du passeport et de la carte grise du véhicule.

-      Ah ! frantzouss ?

-      Da, frantzouss.

-      Parij ?

-      Da, Parij, tour Eiffel, da, que je reprends.

-      C’est bon, vous pouvez continuer, me dit le policier avec le doigt pointé dans la direction.

Sur la route je vois de nombreux camions Willy Betz qui roulent bien souvent en petits convois de 2 ou 3 véhicules. De nombreuses carcasses de pneus éclatés jonchent les bas-côtés. A deux cent kilomètres de Boukhara je quitte la 4 voies et me retrouve sur une route à 2 voies avec un revêtement en asphalte en bon état. Je croise un routier arrêté sur le bord de la route. Il est en train de démonter une roue de son camion pour la réparer lui-même sur place !

Je m’arrête dans une tchaïkana. Sur le parking, un autobus est immobilisé pour une crevaison. Pas de roue de secours, le chauffeur et un autre type sont affairés eux-aussi à réparer une crevaison. On démonte le pneu à grands coups de masse pour le décoller de la jante. Pendant ce temps, les passagers consomment quantité de tchaï et patientent sans aucun signe de nervosité.

Plus loin je passe devant une cabane en pisé où deux ânes croupissent en attendant un peu plus de fraicheur lorsque le soleil baissera d’intensité.

Au bout de trois cent kilomètres je parviens au premier village de la journée : Qoqishtuvon. L’eau réapparait et le désert disparait pour laisser place aux champs de culture. A quarante kilomètres de Boukhara la vie reprend.

A Boukhara, où j’arrive tardivement, je trouve à me garer pour la nuit sur un petit parking face à un pâté de maisons proche du centre historique. La tension des batteries n’est plus que de 10,1 volts, le frigo ne fonctionne plus. La nuit s’annonce chaude.

 

Jeudi 16 mai, J23 : Boukhara la Noble

Réveil à 6h00, nuit calme, bien dormi, il fait déjà 27°C. Pendant mon petit déjeuner, composé de café, pain et confiture, j’aperçois un homme, torse couvert d’un « marcel », en train d’examiner Léon. J’ouvre la fenêtre, je le salue, il me répond par un « salam alaïkoum » la main droite posée sur le cœur, et me dit son admiration pour Léon en me tendant le bras pouce levé. Je lui explique que je suis un touriste français voyageant seul et qu’aujourd’hui je viens visiter Boukhara. Un deuxième personnage arrive, s’invite à la conversation, puis un troisième et un quatrième, tous ébahis par les aménagements du camion et à me poser des tas de questions sur le fonctionnement des équipements. Puis ils m’invitent à partager le repas du matin dans la maison juste en face de mon stationnement. On continue à me poser des questions, Bokhodir mène les débats et Atkhan, son fils qui parle anglais, me sert d’interprète. Repue après avoir avalé une soupe, mangé des tomates, concombres et diverses charcuteries, je manifeste mon souhait de visiter Boukhara et je demande le chemin pour me rendre à l’Ark, la citadelle autour de laquelle la ville s’est développée. Et là, à ma grande surprise, je m’entends dire qu’eux aussi vont visiter Boukhara et me proposent de les accompagner. J’apprendrai plus tard qu’ils sont pour la plupart domiciliés à Samarcande et qu’ils ont pris quelques congés pour visiter Boukhara puis Khiva.

C’est donc avec une bande de neuf joyeux ouzbeks que je pars, à pied, à la découverte de la ville sainte qui est l’une des plus ancienne cité d’Asie centrale. A son apogée, aux IXe et Xe siècles, elle comptait 250 medersas (séminaires coraniques), 200 minarets et une mosquée pour chaque jour de l’année. Complètement détruite par les armées mongoles de Gengis Khan en 1220, ce n’est qu’au XVIe siècle qu’elle revit plus modestement avec le déclin de la route de la Soie. Boukhara compte 260 000 habitants, majoritairement tadjike, et le centre de la vieille ville, toujours habité, offre aux visiteurs une ambiance paisible. Je m’y sens immédiatement bien grâce à l’aura qu’elle diffuse. Nous visitons, en joyeux lurons, médersa, mosquées, minarets, mausolées, musées, la forteresse de l’Ark, le Zindon et ses geôles ainsi que sa fosse aux cafards où croupissaient les prisonniers avant leur exécution. Les gardiens de monuments sont surpris de me voir avec cette bande d’énergumènes, et certains me réclament le supplément de prix au droit d’entrée pour les touristes étrangers qui est quatre fois celui des touristes ouzbeks ! A la mi-journée, nous nous installons, à l’ombre, sur une terrasse d’un restaurant de la place Registan, où je me régale de chachliks au son de musique traditionnelle jouée avec un instrument à corde par un invité surprise. L’après-midi, nous déambulons dans les deux bazars couverts, nous poursuivons les visites, ponctuées d’achats de souvenirs et de fréquentes séances photos avec pose que l’on me demande gentiment de faire. Tout au long de cette magnifique journée, considéré comme un invité de marque, je n’ai jamais pu payer droits d’entrée, repas, boissons et glace. C’est tardivement que nous revenons sur notre lieu de rencontre. Nous nous quittons avec de fortes accolades et remerciements mutuels. Bokhodir, Atkhan et deux de leurs amis partent aussitôt en voiture pour Khiva distant de 400 kms. Je pars me reposer dans le camion.

Arrive un jeune homme qui me demande dans un anglais parfait d’où je viens, etc. et très vite me propose d’aller diner avec lui dans un restaurant juste à côté. Fozil est chauffeur, guide et interprète pour des agences de voyage à Samarcande. Il parle l’ouzbek, le farsi, le russe, l’anglais et le coréen où il a vécu six ans. Adepte du soufisme, une branche mystique de l’islam, il est intarissable d’histoires et de contes issus de cette religion et de ses sages. Nous mangeons d’énormes samsas (samossas chez nous) à la viande, aux pommes de terre ou aux légumes. Nous buvons du thé et Fozil me conseille de ne jamais boire autre chose pendant et dans la ½ heure qui suit un repas pour éviter tout problème gastrique. Puis nous allons sur la place Lyab-i-Hauz, construite autour d’un antique bassin à degrés ombragé de mûriers centenaires, où Fozil continue à me fasciner par ses merveilleux contes soufis. Mais, fatigué par cette journée très chargée, je demande la permission à Fozil de le quitter et je rejoins Léon pour une bonne nuit.


le lieu du bivouac à Boukhara

Vendredi 17 mai, J24 : Boukhara

Tôt le matin je vais flâner dans la vieille ville et prendre quelques photos. A mon retour, Fozil vient me saluer avant de partir pour Samarcande où il a été rappelé par une agence de voyages. Le reste de la journée Je consacre la journée à un grand nettoyage de Léon puis au tri des photos et vidéos qui commencent à remplir le disque dur de 500 GO.

 

Samedi 18 mai, J25 : la Route royale

A 6h30 je suis réveillé par Atkhan qui est rentré cette nuit de Khiva ! Les quatre compagnons ont trouvé la ville de Khiva sans intérêt, « complètement nulle !» me dit même Bokhodir qui visitait cette ville chargée d’histoire pour la première fois. Dans la foulée, Atkhan me demande si je veux l’accompagner au grand bazar à deux rues plus loin. J’en profite pour acheter une multiprise à 4 branchements USB pour 8 euros que le vendeur a testé au préalable. Puis, Atkhan se fait découper à la hache de bûcheron des côtes de mouton, choisit tomates, concombres et oignons sans oublier de prendre des nans : ces pains en forme de galette que l’on retrouve dans toute l’Asie centrale. Nous retournons au parking, je reste dans le camion jusqu’à ce qu’Atkhan vient me chercher pour le repas que son père a préparé. Le plat principal est fait d’une soupe avec un ragout de mouton dont Bokhodir me réserve le plus gros morceau avec son os. A 8h30 le matin, j’ai tout de même un peu de mal à avaler un plat qui me convient mieux le midi. Nouvelles accolades en nous quittant et je mets en route direction Samarcande en prenant la Route royale par le nord vers Nourata et le lac Aydarkol. Je traverse à nouveau des steppes, passe plusieurs points de contrôle de la police, dépanne de cinq litres d’eau un berger arrêté sur le bord de la route, avec son 4x4 et sa bétaillère, capot ouvert, en manque d’eau dans le radiateur. Je prends en stop au milieu de nulle part un jeune avec une caméra professionnelle Panasonic qui se rend à une fête-anniversaire d’une association dans un village à soixante kilomètres de là ! Incroyable, je me demande encore comment il aurait fait pour arriver à l’heure prévue et préparer l’installation cinématographique car c’est tout au plus trois voitures que j’ai aperçues sur cette route. Je le dépose donc au village de Qizilcha, prend un tchaï avec quelques membres de l’association, puis je trouve un bivouac à la sortie du village proche du lac Aydarkol. A 21h00 il fait encore 33°, un orage s’annonce à grands coups de tonnerre, mais c’est une petite pluie qui peine à mouiller la steppe. 

 

Dimanche 19 mai, J26 : lac Aydarkol

Le matin je sors du camion et tombe nez à nez sur un berger que j’avais aperçu hier soir à l’association. Je l’invite à prendre le café dans le camion. Assis l’un à côté de l’autre sur la banquette-lit, nous sirotons notre café et je l’observe à ausculter tout ce que ses yeux peuvent apercevoir à l’intérieur. Je démarre vers les 8h00, longe d’un côté le lac Aydarkol qui s’étend sur plus de 200 kilomètres à travers le désert, et de l’autre côté les monts Nouratine qui culminent à plus de 2 000 mètres. Les paysages faits de grands espaces sont superbes. J’ai l’impression d’être seul sur cette route et je ressens un sentiment de liberté qui monte en moi. Je croise un berger qui vient d’amener son troupeau à un abreuvoir dont l’eau jaillit grâce à une pompe alimentée par un petit moteur à essence. Ensuite je me dirige, à travers des dunes de sable, sur les bords du lac où je piquenique dans un silence total. Dans l’après-midi, sur une piste en terre, je croise un camion, le chauffeur s’arrête à ma hauteur et me demande si je veux faire du change de dollars en soums ouzbeks ! En plein désert je change 100 dollars avec un inconnu, puis il me montre la carcasse impressionnante d’un iguane qu’il vient de tuer et nous redémarrons chacun dans notre direction en se saluant à grands coups de klaxon.

Cette route enchanteresse prend fin peu avant Girallaârâl où je trouve l’embranchement d’un axe à grande circulation qui mène directement à Samarcande. Arrivé dans la ville je trouve facilement l’hôtel Asia que j’avais repéré sur internet. A la réception je discute avec le manager général la possibilité de garer Léon sur le parking privé de l’hôtel. Il m’annonce le prix exorbitant de 25 dollars la nuit et pas question de faire un enregistrement auprès de l’OVIR. Je décline l’enregistrement et lui demande le tarif pour 2 nuits, « c’est 30 dollars » me répond-il, « et pour 3 nuits ? » dis-je, «c’est le même prix, 30 dollars ». Va pour 3 nuits à 10 dollars la nuit, avec internet illimité, bar, restaurant et blanchisserie à disposition comme un client normal. L’hôtel est idéalement situé, dans une rue calme, entre le Registan à 300 mètres et le Grand bazar.

 

Lundi 20 mai, J27 : Samarcande

Me voici enfin arrivé dans cette oasis fabuleuse, miroir du monde, jardin de l’âme, joyau de l’islam, perle de l’Orient, centre de l’univers, Samarcande… Cette merveille n’a cessé d’éblouir les voyageurs depuis des siècles. Il est temps de vous dire merci Nicole pour avoir allumer en moi le désir de faire ce voyage jusqu’ici. Un jour d’avril 2010 prés d’Aspendos en Turquie, dans un restaurant, nous en étions au café et vous m’aviez parlé de ces moments de plénitude vécus un soir sur la place du Registan de Samarcande que vous aviez visitée à l’époque encore soviétique je crois bien. Vous m’aviez tellement bouleversé que j’en ai immédiatement rêvé et trois ans plus tard, j’y suis.

Hélas, il me sera difficile de vivre ces mêmes émotions, la place du Régistan étant totalement couverte d’une plateforme de planches prévue pour recevoir un festival international de danses et de chants. Je ne pourrai donc pas admirer les trois majestueuses medersa qui composent le Registan depuis le centre de la place.

Malgré tout, je passe toute la matinée dans ce complexe le plus grandiose d’Asie centrale et l’un des plus beaux de l’islam. J’y reviendrai le soir et encore les jours suivants sans que mes yeux ne se lassent de l’élégance des proportions des trois medersa, de l’hallucinant kaléidoscope de céramiques qui les recouvre et dont les nuances varient avec la lumière changeante de la journée.

L’après-midi je me rends à la mosquée monumentale de Bibi Khanoum érigée au XVè siècle par Tamerlan en souvenir de sa première épouse Saray Mulk Khanoum, qui repose dans un mausolée voisin.

Je poursuis jusque Sha-i-Zindah, nécropole de mausolées, un autre endroit sublime. Je parcours ses allées et admiratifs devant ces tombeaux de l’aristocratie de l’époque de Tamerlan. Ces monuments sont ornés d’éléments décoratifs très divers dans une variété infinie de bleus.

Je rentre à l’hôtel, épuisé par cette journée. L’émerveillement prenant le pas sur la fatigue, dans la soirée je retourne au Registan qui hélas demeure dans la pénombre sans aucun éclairage qui mettrait en valeur les trois medersa. Je réussis à prendre quelques photos en pose longue, sans pied, l’appareil posé sur un rebord de garde-fous en béton. La place est pratiquement vide de gens et c’est un peu déçu que je retrouve Léon pour la nuit.

 

Mardi 21 mai, J28 : Samarcande

Il a plu la nuit, à 7h00 la température n’est que de 23° et ne dépassera pas les 25° dans la journée donnant une impression de fraicheur !

Vers les 8h00 je me dirige vers le bazar. En chemin, je dépose une photo de Jasur, un jeune vendeur de samsas, que j’avais photographié la veille en lui promettant de lui donner un cliché sorti de mon imprimante portable. Je passe ensuite une bonne partie de la matinée à errer dans les allées de l’énorme bazar de Samarcande. En face du bazar, je gagne la mosquée Kazrat-Khirz et son minaret offrant une vue imprenable sur la ville et ses nombreux monuments. Au retour je visite des ateliers de métallerie où Maxmud Djumague me fait une étonnante démonstration d’une cisaille entièrement forgée à la main, elle coupe avec précision aussi bien une feuille de papier qu’une tôle de 2 mm : impressionnant !

Je repasse par le camion, imprime quelques photos de personnes prises dans la matinée que je « livrerai » en fin d’après-midi.

L’après-midi je visite le mausolée Gur-i-Mir (tombeau de l’Emir) qui héberge la dépouille de Tamerlan. Un superbe portail donne accès au monument et son dôme turquoise. Tamerlan est inhumé à l’intérieur sous une énorme dalle de jade.

Au retour je fais une nouvelle halte au Registan pour un complément de prises de vue. Je « livre » les photos, refuse un paiement et reçois en retour un sourire de bonheur, je le suis encore plus. Je repars, croise Jasur qui m’appelle mister Rogié et je rentre au camion la tête chargée de merveilles.

 

Mercredi 22 mai, J29 : Shakhrisab’z, la "Ville verte"

 

Avant de quitter Samarcande je visite l’observatoire d’Ulugh Beg dressé sur la colline de Koukhak. De l’observatoire il ne reste plus qu’une partie d’un sextant géant enfoncé à 20 m de profondeur. Un petit musée, à l’entrée du site, retrace l’évolution des découvertes astronomiques, des maquettes de l’observatoire et les itinéraires de la route de la Soie.

Pour rejoindre le Tadjikistan, je choisis la route du sud qui a été parcourue par les armées d’Alexandre le Grand pour rallier l’Inde. En franchissant le col de Takhtakaracha, cette route m’amène à Shakhrisab’z bourgade provinciale à l’atmosphère paisible. Tamerlan, le plus grand conquérant d’Asie centrale, est né dans cette ville en 1336. Je me gare au pied d’une mosquée où je suis accueilli par un jeune ouzbek qui, pour pratiquer l’anglais, me propose une promenade dans la vieille cité. Abduhafiz, étudiant en droit, me fait ainsi visiter la mosquée Kok Goumbaz, reconnaissable à son dôme bleu, puis le mausolée Dorous Siadat et sa crypte que fit construire Tamerlan et dans laquelle il n’a jamais reposé. Puis nous remontons jusqu’aux ruines d’Ak Saraï, le palais d’été de Tamerlan, dont il ne reste que des fragments de la gigantesque arche haute de 40 m et couverte de mosaïques non restaurées. Au retour, vers les 19h il fait encore 34°, nous passons par le bazar et nous allons prendre le frais sur la terrasse ombragée d’un café. Je quitte Abduhafiz pour rejoindre l’hôtel Chakhirab’z où, pour deux euros, je passe la nuit sur le parking privé.

Jeudi 23 mai, J30 : la vallée de Langar

Je poursuis ma route du sud et je pars à la découverte de la vallée de Langar que je remonte très haut par une piste qui se termine en cul-de-sac. La route serpente dans les gorges de la Langar traversant des villages traditionnelles qui ont échappées à l’emprise soviètique. Au fond de la vallée, Katta Langa dissimule deux mosquées, dont l’une est un petit trésor d’architecture et de décoration de mosaïques et de bois sculptés. En repartant Abdhoullah me fait visiter sa station de remplissage de gaz, la seule de la vallée me précise-t‘il fièrement. Je rejoins alors la route principale qui m’amène en fin de journée à Dehqânâbâd où je fais le plein de carburant, toujours au marché noir, et m’arrête sur le parking de l’hôtel Gulinor. Je passe une partie de la soirée avec Maria et Zigor, un jeune couple d’espagnols voyageant à vélo. Lui est instit et elle kiné. Ils sont partis depuis 9 mois et partent en Chine rejoindre un couple d’amis pour trois mois, après ils ne savent pas. « Nous sommes libres du temps et nous n’avons pas de charges familiales » me dit Zigor. Compte tenu de la situation économique en Espagne, ils ne savent même pas s’ils y retourneront ?

Vendredi 24 mai, J31 : au revoir l’Ouzbékistan

Je reprends la route vers les 6h00, traverse de superbes paysages de montagnes, sans arbre, avec juste un léger tapis d’herbe vert pastel laissant apparaitre la terre ocre et qui par endroit prend une teinte rouge. Le contraste des couleurs est saisissant de beauté. Puis vers midi, je franchi la chaîne de montagnes de Tchoulbair pour dévaler à l’est sur Denov, une ville très animée par son bazar immense alimenté par le commerce transfrontalier avec le Tadjikistan. Je me gare dans le centre ville, à peine descendu du camion, un jeune garçon m’interpelle en anglais et me propose une visite guidée de Denov. Mais avant, nous allons nous régaler de samsas à la terrasse d’un restaurant juste en face de Léon. Je veux régler la note mais Nizomiddim m’en empêche et veut absolument payer les deux repas. Nizomiddim est étudiant en commerce à Denov et naturellement ce sont les endroits fréquentés par les jeunes où il m’emmène : parc de loisirs, école, café, cinéma. J’aurai préféré le bazar mais comme sa compagnie m’est agréable cela compense largement. Il me pose des tas de questions sur la France, comment sont les français, Paris, etc. Nous passons deux heures ensemble et Nizomiddim est très heureux d’avoir pu, lui aussi, parler en anglais.

Je redémarre Léon, m’arrête un peu avant la frontière pour dépenser mes derniers soums ouzbeks dans un magasin alimentaire. En sortant, un petit attroupement s’est formé autour de Léon, je réponds aux questions habituelles, suscitent toujours curiosité et interrogation, et ce sont des grands gestes d’au revoir que j’aperçois dans mon rétroviseur lorsque je quitte l’endroit. 

... au revoir Ouzbékistan!

A 16h00 je suis au poste frontalier Ouzbek avec aucun véhicule devant moi. Trois quart d’heure plus tard après avoir satisfait aux contrôles police et douane je me présente à la frontière Tadjik. Un premier contrôle où je laisse un dollar pour l’écriture d’un document, un deuxième pour la désinfection des pneus de Léon pour 3 dollars, un troisième où il m’est demandé 25 dollars pour la déclaration en douane de Léon, valable 15 jours, et enfin un dernier qui m’arnaque de 10 dollars pour franchir, vers les 18h00, la dernière barrière qui me donne accès au Tadjikistan. Coût de l’opération : 40 dollars. C’est par une route incroyablement défoncée sur 60 km, roulant péniblement à plus de 30 km/h, que je rejoins en début de soirée Douchanbé, la capitale du Tadjikistan où je passe la nuit dans le jardin de l’Adventurers’ Guest House.